La crevette hydrothermale Rimicaris exoculata

par Magali Zbinden, Marie-Anne Cambon-Bonavita & Juliette Ravaux.

Rimicaris Exoculata © Ifremer-Victor/Campagne Serpentine 2007

Rimicaris Exoculata
© Ifremer-Victor/Campagne Serpentine 2007

La crevette Rimicaris exoculata est un des crustacés hydrothermaux les plus étudiés. Cette espèce a été observée pour la première fois sur le site TAG à 3600 mètres de profondeur (dorsale Atlantique) en 1986. Elle colonise la plupart des sites de la Dorsale Médio‐Atlantique entre 1700 et 4000 mètres de profondeur, mais n’a jamais été trouvée dans l’océan Pacifique. Ces crevettes forment des essaims sur la paroi des cheminées hydrothermales, avec des densités pouvant atteindre 3000 crevettes par m2. La taille moyenne des spécimens de Rimicaris exoculata à l’âge adulte est de 5,5 cm. Les juvéniles, sont facilement discernables des adultes par leur couleur orange. Cette couleur est due à la présence d’une réserve de lipides pigmentés qui est absente chez l’adulte.

Dans le désert de l’océan profond, les sources hydrothermales sont de véritables oasis de vie. En l’absence de lumière, il n’y a pas de végétaux qui puissent assurer, par la photosynthèse, la production primaire. A la place, ce sont des microorganismes qui se développent grâce à l’énergie chimique des éléments contenus dans les fluides hydrothermaux et qui servent de nourriture aux animaux. Pour se nourrir, R. exoculata abrite sous sa carapace un véritable « garde-manger » : d’abondantes populations de bactéries filamenteuses. Ces bactéries nourrissent la crevette en lui transférant des composés nutritifs directement à travers son tégument (sa peau), sans passer par le tube digestif.

Pour que ses bactéries trouvent les éléments dont elles ont besoin, Rimicaris exoculata doit vivre proche des émissions d’eau chaude, dans la zone de mélange turbulent avec l’eau de mer froide environnante. Il lui arrive donc d’être soumise à des températures très élevées, comme en témoignent les brûlures observées sur sa carapace. La température moyenne mesurée dans les groupes de crevettes est de 10 à 40°C (avec de très fortes fluctuations), mais peut monter à 70°C sur la roche sous les essaims. Des expériences menées sur des Rimicaris placées en aquarium sous pression ont révélé que cette espèce n’est pas résistante aux hautes températures, et ne tolère pas les expositions prolongées à des températures supérieures à 38°C.

Autre adaptation remarquable à leur environnement, les adultes ont sous la carapace un organe blanc en forme de V : un « œil modifié ». Ces « yeux » ne leurs permettent pas de former des images, mais seraient capables de capter les faibles intensités lumineuses comme celles émises par une source de chaleur. Ils permettraient donc non seulement à l’animal de s’orienter vers la source de fluide, mais aussi d’éviter les zones de hautes températures pouvant être mortelles.

Un des aspects de la biologie de cette crevette reste très mal connu : la reproduction. A l’heure actuelle, on ne sait pas quand et comment se reproduit la crevette, à quel moment, et comment sont acquis les symbiontes (bactéries de la carapace)…

Au cours de la mission BICOSE, les équipes scientifiques vont tenter de répondre à plusieurs questions qui se posent sur cette crevette, parmi lesquelles :

  • Comment R. exoculata se reproduit ? Où se trouvent les larves et à quoi ressemblent-elles ?
  • Quand et comment sont acquises les bactéries symbiotiques?
  • Comment fait la crevette pour coloniser de nouveaux sites hydrothermaux, sachant que les sources peuvent être distantes de plusieurs centaines de kilomètres ?
  • Comment fait-elle pour repérer les sites hydrothermaux dans le noir à l’aide de ses organes sensoriels (odorat et goût) ?
  • Quels sont ses mécanismes de défense et d’adaptation pour vivre à proximité des émissions d’eau chaude ?

 

Essaim de Rimicaris Exoculata © Ifremer-Victor/Campagne Serpentine 2007

Essaim de Rimicaris Exoculata
© Ifremer-Victor/Campagne Serpentine 2007